Nos morts : Ils avaient la vie devant eux

 


Le philosophe Allemand Heidegger disait que tout être humain qui vient à peine de pousser ses premiers cris en arrivant en ce monde, est déjà candidat au trépas. Une manière pure et simple de rappeler l’existentialité de cette étape incontournable de la vie qu’est la mort. Cependant, il y a des morts brutaux, précipités, entourés d’une cruauté qui dépassent l’entendement humain. Et si on vivait sagement tout en ayant un regard respectueux devant la sacralité de la vie humaine.

2015. Une année, une histoire. Un mauvais souvenir pour moi et pour tous les burundais. Une année à marquer d’une pierre noire. Une année qu’on n’a pas vu venir d’une manière si méchante, cruelle. Tout commence le 25 Avril 2015. Le parti de l’Aigle tenait sa grand-messe avec comme objectif d’élire un candidat qui allait le représenter aux échéances électorales de cette même année. À ce moment-là, j’effectuais un stage de fin du cycle secondaire à l’OBPE, derrière la Cathédrale. J’habitais dans l’un des quartiers contestataires du fameux troisième mandat.

Dans la matinée du Samedi, Le CNDD FDD est sur toutes les lèvres. Les gens ont la pétoche de voir le pays basculer dans l’insécurité à cause du guide suprême qui veut gouverner en rond. De l’autre côté, les partis d’opposition ne veulent pas entendre de leurs oreilles, une probable candidature du guide. Ce samedi-là, je décide de me rendre à Kanyosha pour visiter ma cousine qui vient de finir sa célébration nuptiale. En dialoguant avec le nouveau couple, mes deux oreilles sont partagées. J’écoute mes hôtes et la radio qui fait la transmission en direct de ce qui se passe dans l’IKORANIRO RUKOKOMA. L’élection du redoutable candidat avait sonné comme une terrible détonation dans l’opinion collective. Sur les différentes chaînes de radio, les opposants expriment leur ras-le-bol et invitent toute la population d’être unie et de dire non au mandat qu’ils jugent anticonstitutionnel.

Mon cœur bat. Du fond de mon cœur, je me dis qu’il faut bouger pour éviter les tumultes qui peuvent résulter de cette élection tant contestée. Je quitte Kanyosha la peur au ventre en scrutant de par et d’autres ce qui peut attaquer à l’intégrité physique de ma petite personne. Dieu merci, j’arrive sain et sauf.

                 Dimanche désacralisé

Le jour suivant, je me réveille le matin. De bonne humeur, mais toujours avec la frousse. Je me prépare pour aller à l’Eglise, prier et remercier le Seigneur. J’y vais avec mon biniou du rien du tout mais qui, quand même, va m’aider à être au parfum de ce qui se déroule au pays. La messe est en cours. Au moment où je me plonge dans la méditation, la peur s’estompe pour un bout de temps. Une fois à l’extérieur après la messe, un texto fait son escale dans ma messagerie. C’est une amie depuis Bubanza qui m’envoie un sms d’alerte. " Hello, Es-tu courant de ce qui se passe là où tu es ? " Je lui réponds que non car je viens fraichement de sortir de la messe. 

En deux temps trois mouvements, j’ouvre l’appli Radio pour être ku mwanya. A ma grande surprise, j’apprends que les journalistes couvrent des manifestations qui se déroulent à quelques mètres de là où je pose mes pieds. La peur revient au galop. Je décide de braver ma peur et de chercher comment atterrir à la maison en passant je ne sais où. Pour les uns, la virulence est de mise.

         Trucider au nom de la politique

La foule avait répondu massivement à l’invitation des leaders réunis dans l’opposition. Elle criait haut et fort que les deux mandats non renouvelables sont largement suffisants. Pancarte bien brandie, scandant des slogans avec une voix tiraillée entre la joie et l’amertume ; les manifestants étaient décidément fort de contrer le mandat cadeau du guide suprême. Mais, la crainte, la possibilité d’être lynché, de sacrifier sa vie était pratiquement visible. La mort rodait dans les parages sans faire du bruit. Côté opposé, les sbires du président sans froid aux yeux tenaient à l’œil le moindre pas des hommes de tout âge et de tout genre qui voulaient dire non à un appétit insatiable d’exercer le pouvoir. Les manifestants, mine déconfite, avaient comme mission de progresser pas à pas jusqu'à la destination finale, le centre ville. Toujours derrière eux, je marche doucement cherchant où me frayer un chemin. Rappelez-vous que je viens de finir la messe.

Tout d’un coup, une mauvaise nouvelle tombe. Un homme vient de se faire tirer à bout portant par un policier incivique qui avait fait fi du fait qu’on ne tire pas sur un civil désarmé. Entre temps, dans d’autres quartiers de la ville il y a eu aussi mort d’hommes. Les jeunes deviennent furax. Le décès du civil déclenche, d'ores et déjà, un casus belli qui se concrétise immédiatement par les jets des pierres, des lances lacrymogènes et des tirs à balles réelles. Dieu merci, j’arrive à rejoindre la famille.

Que dire de tous les morts de 2015 ? Ils étaient nos frères et sœurs, nos potes du quartier, nos papas et mamans, nos amies et connaissances qui espéraient vivre longtemps, mais que le mandat de trop a écourté leur espérance de vie. Cette année a vu mourir les jeunes, les adultes, les apparatchiks et tous ceux-là considérés comme des moutons noirs par le parti au pouvoir. Malheureusement, toutes les chevilles ouvrières qui lynchaient les gens en service commandé, roulent jusque-là pour le gouvernement dans la quiétude totale. Même parmi les chefs d’accusation qui viennent d’être inculpés à l’ancien bras droit du guide suprême, aucun crime contre les droits de l’homme n’a été signalé. La boucle est bouclée.

 


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